« L'acte chorégraphique, en principe, se passe de parole. Notamment dans le hip hop que l'on imagine
volontiers soumis à la seule puissance du geste et du rythme. D'où me vient alors ce désir de mots qui
traverse en filigrane la plupart de mes créations, qu'il s'agisse du panneau de chantier de "Attention
Travaux", de l'inspiration ouvertement "calvinesque” du "Poids du ciel"* ou de ma dernière pièce,
“Roméos et Juliettes” littéralement née des vers de Shakespeare?
Derrière cette constante aspiration vers le langage, sans doute faut-il lire la souffrance d'une familiarité
tôt contrariée, et devenue inaccessible, avec les mots. Qui va évidemment de pair avec une gourmandise,
d'autant plus affirmée qu'elle a un goût de revanche, pour leur musicalité, leur sonorité, leur poids,
leur densité.
C’est le cas dans ce nouveau spectacle, où tels des objets sonores non identifiés, les mots feront l'objet
d'une mise en corps.
Cet atelier de "fabrication corporelle" s’inscrit dans la droite ligne de
“Performance” présenté en janvier 2008 à Suresnes Cités Danse avec les élèves de Cités Danse
Connexions. Mais là où les danseurs de ce workshop apparaissaient comme de simples marionnettes
dont les fils, les "ficelles", étaient les mots prononcés depuis les cintres par un invisible metteur en gestes,
les interprètes de "Ficelle d'encre" s’interrogent sur leur propre rapport au langage et questionnent
tous les usages possibles de la relation entre écriture, parole et corps. Sans s’interdire les détournements
poétiques et surréalistes, les incursions dans l’univers de l’ombre et le travail sur la matière papier.
Jusqu’à l’aventure de la calligraphie.
Celle-ci, en ce qu’elle est à la fois langage écrit et mouvement de la main dans l’espace, pourrait d’ailleurs
être le symbole ultime de ces ficelles d’encre qui m’obsèdent. Dans sa construction entre vides et pleins,
horizontalité et verticalité, la calligraphie incarne en tout cas l’arabesque idéale de ce projet, basé sur la
dynamique des corps comme sur l’énergie des mots.»
Sébastien Lefrançois - propos recueillis par Isabelle Calabre.
Résultat de la nouvelle aventure artistique de Sebastien Lefrançois entre la France et
le Maroc, “Ficelle d’encre” est interprétée par une équipe d’une dizaine d’artistes français
et marocains. Un spectacle riche, encore une fois, en inventions et créativité, poétique
et surréaliste, au croisement de différents langages (danse, cirque, cinéma d’animation
et travail sur la matière papier), et de deux cultures.